
Pourquoi la donnée carbone doit sortir du service RSE ?
La lutte contre le changement climatique impose une transformation profonde du fonctionnement des entreprises. Longtemps, la gestion des données carbone est restée cantonnée à la RSE, utilisée surtout pour le reporting extra-financier annuel. Mais pour atteindre les objectifs climatiques, cette donnée carbone doit sortir du seul périmètre RSE et devenir un véritable outil de pilotage opérationnel pour l’ensemble des métiers de l’entreprise (achats, conception produit, supply chain, etc.). En effet, la majorité de l’empreinte carbone d’une entreprise se situe souvent au-delà de ses opérations directes : les émissions de la chaîne d’approvisionnement (Scope 3) sont en moyenne 11 fois plus élevées que celles des sites et activités propres (Scope 1) et représentent plus de 70 % des émissions totales (cdp.net)
Par conséquent, concentrer le pilotage climatique uniquement au service RSE montre vite ses limites. La pression s’accroît d’ailleurs sur les organisations : plus de 9 700 entreprises se sont déjà engagées dans l’initiative Science Based Targets (SBTi) fin 2024 (un bond de +66 % en 18 mois, ekodev.com), et de nouvelles réglementations comme la directive CSRD en Europe imposent une transparence ESG accrue. Dans ce contexte, intégrer la donnée carbone au cœur des décisions de chaque métier devient indispensable pour une transition bas-carbone rapide et efficace.
Le rôle croissant des métiers dans la transition bas-carbone
Les entreprises prennent conscience que la transition climatique ne peut pas reposer sur un seul « département développement durable ». Chaque direction métier a un rôle à jouer dans la réduction de l’empreinte carbone. D’ailleurs, la gouvernance évolue : aujourd’hui, 74 % des entreprises indiquent que leur conseil d’administration supervise les enjeux climat (cdp.net), preuve que le sujet est devenu stratégique au plus haut niveau. De plus, les collaborateurs eux-mêmes sont de plus en plus sensibilisés et demandeurs d’agir. Selon une étude Birdeo/ESSEC/Bartle, 87 % des professionnels interrogés estiment que leur poste est très concerné par les enjeux de durabilité, et 62 % souhaitent des formations spécifiques à leur métier sur ces sujets (novethic.fr). Faute de cadre structuré, ils sont même 75 % à se former par leurs propres moyens (novethic.fr), signe que les attentes internes sont fortes. Cette dynamique montre que les compétences “bas-carbone” doivent infuser l’ensemble de l’entreprise, du comité de direction jusqu’aux équipes terrain. « L’enjeu est de changer la façon dont on mesure la performance des différents métiers, en intégrant les dimensions extra financières. C’est une révolution conceptuelle » souligne ainsi Caroline Renoux, dirigeante d’un cabinet en RH durable (novethic.fr). En clair, les objectifs climat doivent se traduire en indicateurs opérationnels pour les acheteurs, les logisticiens, les ingénieurs produits, etc. – et pas seulement pour le responsable RSE.
Les limites d’un pilotage carbone uniquement RSE
Une part majeure des émissions d’une entreprise provient de sa chaîne d’approvisionnement (transport, production des intrants, etc.), bien au-delà de son périmètre direct. Laisser la donnée carbone confinée à la RSE expose l’entreprise à passer à côté de ces émissions “cachées”.
Si la fonction RSE reste la seule gardienne des données carbone, l’entreprise risque de manquer l’essentiel. La plupart des émissions se trouvent hors du périmètre direct, dans la chaîne de valeur. Or, trop peu d’organisations exploitent réellement ces données en dehors du reporting. D’après le rapport CDP 2022, seulement 41 % des entreprises déclaraient une partie de leurs émissions supply chain (Scope 3) (cdp.net). Autrement dit, près de 6 entreprises sur 10 n’ont pas de visibilité sur leur empreinte au-delà de leurs propres sites, ce qui entrave toute action ciblée. De même, l’intégration du climat dans les processus métier reste embryonnaire : à peine 1 entreprise sur 10 inclut des critères climatiques dans ses contrats fournisseurs, et moins de 1 % exigent de leurs fournisseurs des objectifs alignés avec la SBTi. (cdp.net)
Conséquence : les réductions d’émissions obtenues dans les opérations internes (bâtiments, véhicules de fonction, etc.) risquent d’être largement annulées par le poids du Scope 3, si les achats ou la logistique ne sont pas mobilisés. « Beaucoup d’entreprises n’ont pas encore conscience que leur impact environnemental s’étend bien au-delà de leurs propres activités » (Sonya Bhonsle, cdp.net). Un pilotage purement centralisé via la RSE montre donc ses limites : sans relais dans les métiers, l’entreprise passe à côté d’opportunités majeures de réduction et s’expose à des risques réglementaires et réputationnels si elle n’agit pas sur l’ensemble de sa chaîne de valeur.
Les bénéfices d’une donnée carbone partagée dans l’entreprise
Faire circuler la donnée environnementale opérationnelle auprès des métiers crée de la valeur à la fois pour l’entreprise et pour la planète. D’abord, cela permet de décloisonner les silos : en partageant les indicateurs d’empreinte carbone avec les équipes achats, production, supply chain, on les habilite à identifier des leviers d’amélioration très concrets. Ainsi, un acheteur peut privilégier une piste opérationnelle plutôt qu'une autre (Exemple dans un environnement de labo : utiliser des flacons stérilisables, plutôt que des flacons à usage unique).
Selon le guide de la SBTi, impliquer activement sa chaîne d’approvisionnement permet de nouer des relations fournisseurs plus solides, avec à la clé une meilleure efficacité, transparence et résilience de l’ensemble de la chaîne de valeur (sciencebasedtargets.org)
Cet engagement accru renforce aussi la crédibilité de l’entreprise auprès de ses investisseurs, clients et employés, qui attendent d’elle qu’elle assume sa responsabilité sur l’ensemble de son empreinte (sciencebasedtargets.org).
Les résultats peuvent être significatifs : réduire les émissions permet également de réduire les coûts. D’après une analyse de CDP, les actions entreprises par des fournisseurs (sous l’impulsion de grandes entreprises clientes) ont permis de baisser les émissions de 619 millions de tonnes de CO₂ en un an tout en générant 33,7 milliards de dollars d’économies (cdp.net)
Autrement dit, en intégrant l’indicateur carbone dans le pilotage au quotidien, les entreprises identifient des gains d’efficacité énergétique, des optimisations de procédés ou de transport, qui améliorent à la fois leur bilan environnemental ET leur performance financière. Par ailleurs, doter chaque métier de données sur son impact permet de stimuler l’innovation. Ainsi, ils peuvent proposer des solutions innovantes (écoconception, logistique durable, matières premières alternatives…) et accélérer la transition en faisant des choix opérationnels pragmatiques.
Vers une action plus rapide, ciblée et efficace
En faisant de la donnée carbone un indicateur partagé, l’entreprise s’arme pour une action climatique plus agile et ciblée. Plutôt que d’attendre un bilan carbone annuel et des consignes venant d’un service central, chaque équipe intègre l’objectif climat dans ses décisions courantes. Cela permet d’agir plus vite. Par exemple, une équipe design produit pouvant comparer l’empreinte de deux matériaux aura immédiatement l’information pour orienter son choix vers la solution la plus bas-carbone, sans attendre une validation ultérieure du département RSE. De même, un responsable logistique visualisant en temps réel les émissions de transport par trajet pourra optimiser ses plans de livraison en conséquence (regroupement des expéditions, choix d’un mode moins carboné, etc.). Cette réactivité accrue aide à saisir des opportunités de réduction dès qu’elles se présentent. Elle permet aussi de concentrer les efforts là où l’impact est le plus fort. Chaque secteur ayant ses « points chauds » d’émissions, les métiers peuvent cibler leurs actions sur ces leviers spécifiques. Par exemple, dans la distribution, les émissions de la supply chain peuvent être 28 fois supérieures aux émissions opérationnelles propres (cdp.net): il est donc pertinent que les directions achats et supply chain de ce secteur soient en première ligne pour travailler avec les fournisseurs (agriculteurs, fabricants, transporteurs…) sur la réduction de ces émissions. On voit d’ailleurs certaines entreprises pionnières fixer des exigences climat très concrètes dans leurs relations d’affaires. BT Group, par exemple, demande à ses fournisseurs stratégiques de se doter d’une cible “net zéro” validée dans les six mois suivant la signature d’un contrat important (cdp.net).
Ce type d’initiative montre qu’en décuplant l’action climatique au niveau des métiers, on obtient des avancées tangibles plus rapidement qu’avec une approche purement descendante. Les chiffres le confirment : en 2022, grâce au programme CDP Supply Chain qui facilite le partage de données et l’engagement direct entre donneurs d’ordre et sous-traitants, les fournisseurs participants ont réussi à éviter 70 millions de tonnes de CO₂ en un an soit l’équivalent des émissions annuelles de 8,5 millions de foyers (cdp.net).
Quand l’information circule et que chacun se sent acteur, la trajectoire bas-carbone s’enclenche plus vite et à plus grande échelle.
En fin de compte
En sortant la donnée carbone du pré carré de la RSE pour en faire un outil de pilotage partagé par les métiers, les entreprises se donnent les moyens de réussir leur transition climatique. Loin de diluer la mission du département RSE, cette approche la renforce : la RSE joue un rôle d’expertise transversale et de coordination, tandis que chaque direction opérationnelle intègre la dimension carbone dans ses propres indicateurs de performance. Les bénéfices sont multiples : meilleure identification des gisements de réduction, mise en œuvre accélérée des solutions, économies financières, et crédibilité accrue auprès des parties prenantes. In fine, les entreprises qui embrassent ce pilotage carbone élargi prennent une longueur d’avance. Comme le souligne CDP, les leaders qui adressent proactivement les émissions de leur chaîne de valeur en retirent des coûts réduits et une meilleure réputation, gages de compétitivité et de résilience, tandis que les retardataires « prennent le risque d’être laissés de côté » (cdp.net)
Faire circuler la donnée environnementale au plus près des décisions du quotidien représente donc un levier stratégique pour aligner rapidement l’entreprise sur une trajectoire compatible avec les objectifs climatiques, tout en renforçant son efficacité opérationnelle. Il ne s’agit plus seulement de faire son bilan carbone une fois par an, mais d’en faire un outil de pilotage continu au service de tous les métiers et in fine, au service d’une performance durable de l’entreprise. Les organisations qui réussiront la transition bas-carbone seront celles qui auront su rendre la donnée carbone vivante, partagée et actionnable à tous les niveaux. En d’autres termes, il est temps de considérer la donnée climat non plus comme une simple obligation de reporting RSE, mais comme un atout business à part entière, au cœur du pilotage de l’entreprise du XXI siècle.